NICOLAS B. JACQUET PARIS HAUSSMANN COUV-2013
Comment le Parisien du Second Empire n’aurait-il pas été désarçonné par les gigantesques transformations qui affectaient sa ville ? Plus qu’embellir la capitale, lui apporter ça et là des retouches, le projet de Napoléon III, mis en musique par le préfet Haussmann, fut de la faire renaître à elle-même, à une tout autre échelle. Dans cette mue, Paris posa au modèle urbanistique moderne, adapté à la civilisation industrielle.
Si la capitale put se glisser dans ses habits neufs, ce fut par l’entremise d’un pouvoir autoritaire qui n’emprunta que rarement les voies du compromis. L’haussmannisme est une idéologie radicale et dérangeante qui n’eut de cesse de « boulevardiser » la ville, comme put le dire si justement Haussmann lui-même. La personnalité austère et inflexible du Préfet incarne à elle seule sa méthode ; celle-ci fit peu de cas de ce qui subsistait du Vieux Paris et pas davantage des traumas qu’elle infligea à la population. Le centre remodelé, aéré de larges avenues et loti de beaux immeubles n’avait plus que faire des familles ouvrières qui s’y entassaient auparavant dans des bâtisses généralement insalubres. Une longue transhumance les fit reculer vers la périphérie puis la banlieue. Cette dépossession et la perte des repères qui en résulta nourrirent une pluie de critiques et de déplorations ; nombreux furent ceux qui, comme Baudelaire, pleurèrent « ce pauvre, brillant, joyeux, sublime, infect et adorable Paris » remplacé par une « ville sans passé », alignée au cordeau. D’autres s’en félicitèrent, au contraire, qui trouvèrent un intérêt certain à la valorisation de leurs parcelles ou à la fluidité de la circulation quand elle facilitait leurs affaires et leurs commerces. Une bourgeoisie au sommet de sa gloire fit corps sans réserve avec le Paris haussmannien.
L’objet de cet ouvrage n’est toutefois pas de tenir le compte des gagnants et des perdants de la « régénération » de Paris ni de tenir la balance de la fortune et de l’infortune critique de l’haussmannisme. Tout au plus, pourra-t-on noter que les polémiques entourant l’œuvre urbaine du Second Empire ne se sont pas éteintes avec le retrait des principaux acteurs des Grands Travaux de Paris. Toute la fin du XIXe siècle, tout le XXe siècle et le début du XXIe ont été agités de débats butant sur l’évaluation du projet total mis en œuvre par Napoléon III et son préfet.
Homme au balcon, boulevard Haussmann (1880), par Gustave Caillebotte © Christie’s images, The Bridgeman Art Library http://www.bridgemanart.com/

C’est précisément cette conception globale de la ville voulue par Haussmann, cette utopie d’une ville parfaite et indépassable qui fournit notre point de départ… pour en relever les approximations, les rafistolages, les nécessaires compromis avec les réalités existantes. Aussi spectaculaires que soient les percées, elles durent bien, en effet, se raccorder au tissu urbain qui leur préexistait et s’adapter à des sites rétifs à la perspective d’être pliés à l’équerre. Les beaux dessins sur les planches des ingénieurs de l’Administration n’ont souvent pu trouver de traduction minérale qu’au prix de quelques acrobaties. Ainsi, la grille haussmannienne, au-delà de sa volonté de modeler à neuf le corps urbain, a-t-elle accumulé les imperfections et les bizarreries ; c’est d’ailleurs ce qui « l’humanise », fut-ce à son corps défendant, en en atténuant la raideur. S’il en est ainsi, c’est en raison du mode d’intervention privilégié. « Il est plus facile de traverser l’intérieur d’un pâté que d’entamer la croûte » confiait de manière imagée la Préfet. En d’autres termes, pratiquer des percées en cœur d’îlot exposait à de moindres indemnités d’expropriation et ouvrait la perspective de confortables plus-values, un fond de parcelle devenant subitement une adresse prestigieuse.
Une conséquence de cette approche fut que les aménageurs du nouveau Paris ont plutôt moins effacé le passé qu’ils ne l’auraient fait en élargissant les voies existantes. Celles-ci ne disparurent donc pas, pour la plupart d’entre elles, même si les hiérarchies s’en trouvèrent bouleversées, telle rue importante hier se voyant reléguée au rang de desserte secondaire. La ville du XIXe siècle se surimposa donc au Vieux Paris en l’entaillant sérieusement… sans le liquider complètement.
Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que les apôtres de la table rase durent affronter en se trouvant dans l’obligation de composer avec l’histoire à chaque intersection entre une rue ancienne et le nouveau boulevard qu’ils aménageaient. Habiles ou maladroites, les solutions qu’ils élaborèrent disent la complexité de ces coutures du présent et du passé et nous offrent l’occasion de découvrir les cicatrices laissées par la chirurgie haussmannienne. Elles participent aujourd’hui, au même titre que les réussites, au paysage de Paris.

Les cinq étages du monde parisien dans un immeuble des boulevards, gravure de Jacques-Adrien Lavieille (1853) © Roger-Viollet



« J’allais droit mon chemin, sans m’en laisser volontiers divertir. Ce n’était pas toujours facile ; 
mais, c’était une règle de conduite très simple, et je la fis mienne. »
Georges Eugène Haussmann, Mémoires (1890)
Photographie pour la carte de visite du baron Haussmann par Pierre Petit (1857) © Musée Carnavalet / Roger-ViolletParis haussmannien en 1871, Opérations de voieries exécutées de 1854 à 1871 © Roger-Viollet













Illustrations :

Bannière du blog : Le baron Haussmann © http://martin-dessin.blogspot.fr/ ; Paysage parisien © http://www.paturaud.com/

Homme au balcon, boulevard Haussmann (1880), par Gustave Caillebotte © Christie’s images, The Bridgeman Art Library

Les cinq étages du monde parisien dans un immeuble des boulevards, gravure de Jacques-Adrien Lavieille (1853) © Roger-Viollet

Photographie pour la carte de visite du baron Haussmann par Pierre Petit (1857) © Musée Carnavalet / Roger-Viollet

CARTE : Paris en 1871, Opérations de voieries exécutées de 1854 à 1871 © Roger-Viollet




















"Nicolas Jacquet est un auteur à suivre pour tous les passionnés d’Art et d’Histoire. Après le Marais secret et insoliteLes façades lyonnaisesVersailles secret et insolite puis Secrets et curiosités des jardins de Versailles (voir nos articles), cet homme très cultivé nous narre de la plus plaisante manière les créations d’un des plus grands urbanistes de tous les temps: l’illustre préfet Haussman. Impossible de marcher dans un seul quartier de la Capitale sans croiser une réalisation architecturale à laquelle le baron Haussman (1809-1891) n’ait participé de près ou de loin. Ce créateur de génie visionnaire hors pair n’avait pas de limites en ce qui concerne l’imagination et des lieux aussi agréables que le bois de Boulogne doivent beaucoup à son intervention. A la tradition d’arborescence haussmannienne des boulevards, seul résista l’avenue de L’Opéra car Charles Garnier ne voulait pas que la nature ne dissimule son œuvre. Une ville parfaite, certes non, mais des monuments remarquables et mille et une bizarreries que l’œil se plait à remarquer et à commenter. Un délicieux voyage dans la capitale du XIXème siècle..."
http://toutelaculture.com/livres/beaux-livres/curiosites-du-paris-haussmannien-de-nicolas-b-jacquet/ 




"De la ville pensée par Napoléon III et le préfet Haussmann, on retient souvent les grandes avenues, les jolis parcs, l’allure stricte des alignements ou encore le décor monotone des balcons filants. Les deux hommes ne cachaient pas leur fascination pour la cité géométrique et son outil du façonnage : la percée, même au prix d’expropriations colossales. Mais au-delà du cliché, l’observation et la réflexion révèlent des curiosités qui démontrent à quel point l’ouvrage reste exceptionnel. De cette synthèse illustrée d’exemples de Nicolas Jacquet surgissent les deux piliers essentiels sur lesquels repose l’édifice : l’école des Ponts et Chaussées et l’école d’Architecture. Le baron avait une préférence marquée pour la première afin de surmonter les obstacles rencontrés çà et là dans la topologie parisienne, mais la seconde s’invitait et tenait le gouvernail quand il s’agissait de faire des choix. Des transformations considérables qui se lisent dans les détails…"
http://www.lesparisdld.com/2014/03/curiosites-paris-haussmannien.html